L'or noir et la boue.

A l’heure où l’équipe de Junior Consulting Sciences Po travaille sur le Brésil, la question des économies en voie de développement est d’actualité. Tant leur formidable potentiel que les risques liés à leur gestion des ressources amènent de nouvelles interrogations et suscitent de nouvelles réponses.


Imaginez un enfant en Sierra Leone qui fouille dans des marécages pour en ressortir des diamants qui augmenteront peut-être son espérance de vie de quelques jours. Un enfant qui sait qu’il ne tiendra les pierres précieuses que quelques secondes dans sa main avant d’être menacé par un homme armé. Dans une certaine mesure, cet enfant, ce sont les populations des pays pauvres, et le gardien représente les gouvernements corrompus qui empêchent un bon usage des richesses naturelles.

 

Dans de nombreux pays en voie de développement, en effet, ressources naturelles ne riment pas avec développement économique et bien-être social. Quelques exemples montrent que ces ressources (pétrole, gaz, bois rares) peuvent être dangereuses, voire nocives pour la croissance. En Guinée équatoriale, où les importantes réserves de pétrole représentent plus de 90% du PIB, le taux de croissance a diminué depuis 2003, laissant 30% de la population vivre en deçà du seuil de pauvreté (1,25$ / jour). De même, les pays producteurs de pétrole ont connu une croissance nettement plus faible (-1,3%) que les autres (+2,2%) au long des 35 dernières années (Banque Mondiale). Plus généralement, une corrélation négative a été établie entre présence de matières premières et croissance dans un état. Ainsi, si certains pays en voie de développement disposent de ressources censées permettre un essor économique, leur utilisation ne permet pas de les faire fructifier pour en faire profiter les populations. Le caractère récurrent de cette situation économique laisse à penser qu’il s’agit là d’une malédiction pour les pays pauvres.

 

Il serait trop facile d’invoquer la fatalité de ce phénomène, également nommé syndrome hollandais, pour éviter de l’expliquer et d’y trouver des remèdes. Car, plus qu’une malédiction, c’est d’abord d’une maladie économique qu’il s’agit. Plusieurs études montrent qu’après la découverte d’une ressource naturelle et de son potentiel d’exportation et en l’absence de régulation, l’essentiel des facteurs de production est dirigé vers l’extraction et l’exportation de cette ressource. Ce déplacement s’effectue au détriment des secteurs économiques traditionnels, comme le secteur manufacturier. Avec cette spécialisation économique dans l’exportation de la ressource, le degré de dépendance de l’économie nationale à la volatilité des marchés mondiaux et des taux de change augmente fortement. Une incertitude dommageable naît alors, menaçant la stabilité du secteur d’exportation de la ressource et des prix intérieurs. Ce secteur étant également moins demandeur en termes de main d’œuvre, le taux de chômage a tendance à augmenter. Il apparaît donc que la cause majeure de la maladie des ressources est la trop forte spécialisation de l’économie. La raison sous-jacente concerne en réalité la gestion des ressources naturelles par les responsables politiques. Dans de nombreux pays (d’Afrique Subsaharienne notamment), ceux-ci privilégient en effet une approche basée sur l’extraction et la recherche de rente immédiate, au lieu de favoriser des investissements permettant un développement à long terme. L’importance de la gouvernance des ressources a été prouvée par le déclin économique du Tchad (pays riche en pétrole) après le putsch de 2008, à la suite duquel toute stratégie économique de développement a été abandonnée.

 

Ces constats doivent conduire à mettre en place de nouveaux outils afin de contrer les effets économiques néfastes du syndrome hollandais. L’une des mesures phares concerne la diversification des secteurs économiques : par l’instauration d’un fonds de stabilisation (à l’exemple de la Norvège), les recettes tirées des rentes peuvent être allouées à des investissements dans les secteurs à fort potentiel d’innovation. Dans une logique similaire de gestion des recettes, les dépenses publiques, tentation électoraliste de nombreux dirigeants de pays en développement, doivent être modérées afin de prémunir les économies contre une potentielle inflation. Les rôles de la société civile et d’une bonne gouvernance dans le contrôle de l’allocation des rentes d’exportation sont également cruciaux. Sans une opposition crédible et des groupes d’influence capables de faire entendre leur voix, corruption et détournements empêcheront la répartition juste des ressources pour améliorer le niveau de vie des populations. C’est dans cette optique que les dialogues bilatéraux avec les pays responsables de l’Aide Publique au Développement d’une part et les pays investissant dans le secteur extracteur d’autre part sont décisifs. Car ils ont également un rôle à jouer pour conditionner leurs financements à une gestion des ressources naturelles juste et économiquement soutenable.

 

Timothée Delacôte

 

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